Il ne s’agit pas de recenser les « meilleurs photographes du monde », ni les plus influents, ni mêmes ceux que je préfère. C’est plus un retour aux sources, une nostalgie de ma propre découverte du monde la photo, à une époque très différente de celle d’aujourd’hui.

Henri Cartier-Bresson
FRANCE - 1908-2004 / Henri Cartier-Bresson vu par John Loengard, Paris, 1987
Photographe mythique s’il en est, Cartier-Bresson est celui qui me vient en premier à l’esprit, et ce pour deux raisons :
Tout d’abord, comme cela a souvent été évoqué, son sens de la composition. Cela peut paraître anodin, mais ce seul paramètre suffit parfois à donner vie à ses photos. Il induit une dynamique, presque un mouvement, même sur des sujets statiques. Son usage des espaces vides (ou espaces négatifs) est magistral — ce qu’en mise en page graphique on appelle « équilibrer les blancs » ou « s’appuyer sur le vide ». Ces vides servent aussi à ramener du contexte dans l’image, pour approfondir l’histoire à raconter. Ce n’est bien sûr pas son seul talent de composition, ni la seule qualité de ses photos, mais c’est ce qui m’a immédiatement séduit.
L'éthique du photographe
Ensuite, et c’est intimement lié au premier point, le « non-recadrage » des photos. C’est en soi une discipline qui permet de progresser et d’aiguiser son regard : « faire un cadre » à la prise de vue, et non pas « cadrer au hasard » pour espérer trouver une photo en recadrant a posteriori. C’est développer son « intention » dès la prise de vue. Pour HCB, c’est aussi une marque de respect envers l’œuvre originale, face à l’usage qu’en faisait la presse et les magazines, traitant les photos comme un simple matériau manipulable à l’envie. De là vient le fameux « bord noir » qui encadrait ses images et qui est devenu un incroyable élément de style. Mais au-delà de l’effet esthétique, ce bord noir attestait de l’absence de recadrage : il était obtenu lors du tirage en chambre noire, en laissant apparaître le bord du négatif en dehors de la zone de l’image. Pour y parvenir, il fallait un passe-vue (l’élément qui maintient le négatif sous l’agrandisseur) légèrement plus grand que le négatif. Je me rappelle encore avoir agrandi le mien à la lime pour obtenir ce rendu !
L'agence historique du photo-journalisme
Pour garder la maîtrise artistique de ses images, mais aussi leur sens politique et social dans leur contexte d’utilisation, HCB fondera en 1947, avec Robert Capa, David Seymour, William Vandivert et George Rodger, l’agence Magnum, probablement la plus célèbre agence de photojournalisme qui ait jamais existé.
Aujourd’hui, entre les banques d’images à prix cassé, le faux « libre de droits », ou encore les usages digitaux contraints par le responsive, nous sommes bien loin de son éthique, et nous avons sans doute perdu une grande partie de la culture de l’image.
Quelques exemples © Henri Cartier Bresson :

Jeanloup Sieff
FRANCE 1993-2000 / AUTOPORTRAIT
Sieff, pour moi, c’est l’archétype d’un temps révolu que j’aimais bien. Le temps des belles œuvres en noir et blanc, aux tirages somptueux. Il passait avec aisance du portrait au reportage, de la mode au nu, jonglant entre le plus grand des classicismes et la fantaisie joyeuse d’un hédoniste joueur. Mais toujours avec, en ligne de mire, la finalité d’un objet d’art : une épreuve noir et blanc magistrale. C’était une époque de légèreté, où l’on cultivait le goût du raffiné, du travail soigné, des compositions audacieuses et du souci esthétique.
Quelques exemples ©JeanLoup Sieff :

Herman Leonard
USA 1923 - 2010 - Herman Leonard par Douglas Kirkland
Je retiens de Herman Leonard des photographies vraiment intemporelles et iconiques : ses images des musiciens de jazz dans les clubs de New York. Ce sont de petits lieux, mais par lesquels sont passées toutes les légendes du jazz. La lumière y est peu subtile, et Leonard joue souvent du contre-jour, avec des images contrastée, superbement composées, ou le clair obscur va devenir la signature visuel de l’univers du jazz. Peu de photographes peuvent se targuer d’avoir autant préempté l’esthétique visuelle et émotionnelle d’un pan entier de l’histoire.
Quelques exemples ©Herman Léonard :

Annie Leibovitz
USA 1949 - Autoportrait
Les premières photos d’Annie Leibovitz ne m’ont pas immédiatement séduit. Elle utilisait la mise en scène pour retranscrire le caractère des célébrités du cinéma et des arts. Clint Eastwood en cowboy ou Christo empaqueté, c’est sympa, mais cela me semblait anecdotique. Toutefois, certaines photos sortent du lot, comme Bette Midler au milieu des roses ou Whoopi Goldberg hilare dans un bain de lait. Et ses compositions font naturellement des couvertures fantastiques pour les magazines. Progressivement, ce sens de la mise en scène cinématographique lui permet de développer une lumière superbe, ultra léchée, et des compositions audacieuses. Un mélange idéal pour le glamour des années 1990, mais aussi un support pour des images plus provocantes et engagées. Ses travaux sur des photos plus « dépouillées » ne feront que renforcer cette maîtrise de la perception d’une personnalité et de l’expression picturale percutante. Une masterclass de la photo de studio dans tous les styles.
Quelques exemples ©Annie Leibovitz

Don McCullin
ANGLETERRE - 1935
Don McCullin, c’est la découverte du reportage photo, du photojournalisme au sens le plus noble du terme. Il a couvert de nombreux conflits et ses images ont eu un impact novateur. Don McCullin, c’est le photographe qui va au plus près de l’action, même quand c’est dangereux… C’est une fascination extrême pour le sujet, jusqu’à prendre des risques inconsidérés. Il fait partie de l’action, il est au premier plan. De cette pratique, j’ai perçu l’intérêt des focales courtes, leur capacité à favoriser l’immersion, l’interaction et des compositions fantastiques.
Quelques exemples ©Don McCullin

Peter Lindbergh
ALLEMAGNE - 1944-2019
Sieff, pour moi, c’est l’archétype d’un temps révolu que j’aimais. Le temps des belles œuvres en noir et blanc, aux tirages somptueux. Il passait avec aisance du portrait au reportage, de la mode au nu, jonglant entre le plus grand des classicismes et la fantaisie joyeuse d’un hédoniste joueur. Mais toujours avec, en ligne de mire, la finalité d’un objet d’art : une épreuve noir et blanc magistrale. C’était une époque de légèreté, où l’on cultivait le goût du raffiné, du travail soigné, des compositions audacieuses et du souci esthétique.
Quelques exemples © Peter Lingbergh

GÉRARD VANDYSTADT
FRANCE - 1948
Gérard Vandystadt est un peu le pionnier de la photographie de sport. La découverte de ses photos fut une révélation. Le sens de la composition, l’instant crucial, les couleurs … un hymne à l’émotion sportive, plus convainquant que les vidéos de l’époque.
Quelques exemples © Gérard Vandystadt

SEBASTIAO SALGADO
BRESIL - FRANCE - 1944-2025
Ce qui m’a plu chez Salgado, c’est bien sûr l’impact incroyable de ses tirages en noir et blanc. Il relate le travail pénible des hommes et les restitue dans leur environnement professionnel. C’est ce rapport entre l’humain et son milieu qui, d’un point de vue photographique, m’a interpellé et qui donne des compositions ainsi que des gammes de gris d’une force remarquable. Désert, banquise, mines, forêts… ses images sont d’une esthétique saisissante. Photographe et photo-reporter engagé, unanimement reconnu comme un photographe humaniste, il occupe une place majeure. Je reste pour ma part plus réservé quant à la légitimité de ces aspects, mais c’est un autre sujet. Reste l’œuvre photographique, incontestable.
Quelques exemples © Sebastiao Salgado