Photographie

Les photographes qui m'ont fait aimer la photographie

Il ne s'agit pas de recenser les « meilleurs photographes du monde », ni les plus influents, ni même ceux que je préfère. C'est plutôt un retour aux sources : la nostalgie de ma propre découverte de la photo, à une époque très différente d'aujourd'hui.

Bruno Boissière 11 septembre 2025 Lecture 8 min
Henri Cartier-Bresson vu par John Loengard, Paris, 1987
Henri Cartier-Bresson vu par John Loengard, Paris, 1987.

Henri Cartier-Bresson

France · 1908–2004

Photographe mythique s'il en est, Cartier-Bresson est celui qui me vient en premier à l'esprit, et ce pour deux raisons. D'abord, comme cela a souvent été évoqué, son sens de la composition. Cela peut paraître anodin, mais ce seul paramètre suffit parfois à donner vie à ses photos. Il induit une dynamique, presque un mouvement, même sur des sujets statiques. Son usage des espaces vides — les espaces négatifs — est magistral : ce qu'en mise en page on appelle « équilibrer les blancs » ou « s'appuyer sur le vide ». Ces vides servent aussi à ramener du contexte dans l'image, pour approfondir l'histoire à raconter. Ce n'est bien sûr ni son seul talent de composition ni la seule qualité de ses photos, mais c'est ce qui m'a immédiatement séduit.

L'éthique du photographe

Ensuite, et c'est intimement lié au premier point : le « non-recadrage » des photos. C'est en soi une discipline qui permet de progresser et d'aiguiser son regard — « faire un cadre » à la prise de vue, et non « cadrer au hasard » pour espérer trouver une photo en recadrant a posteriori. C'est développer son intention dès la prise de vue. Pour HCB, c'est aussi une marque de respect envers l'œuvre originale, face à l'usage qu'en faisaient la presse et les magazines, qui traitaient les photos comme un simple matériau manipulable à l'envi. De là vient le fameux « bord noir » qui encadrait ses images et qui est devenu un incroyable élément de style. Mais au-delà de l'effet esthétique, ce bord noir attestait de l'absence de recadrage : il était obtenu au tirage, en laissant apparaître le bord du négatif en dehors de la zone de l'image. Pour y parvenir, il fallait un passe-vue légèrement plus grand que le négatif. Je me rappelle encore avoir agrandi le mien à la lime pour obtenir ce rendu !

L'agence historique du photojournalisme

Pour garder la maîtrise artistique de ses images — mais aussi leur sens politique et social dans leur contexte d'utilisation — HCB fonde en 1947, avec Robert Capa, David Seymour, William Vandivert et George Rodger, l'agence Magnum, probablement la plus célèbre agence de photojournalisme qui ait jamais existé. Aujourd'hui, entre les banques d'images à prix cassés, le faux « libre de droits » ou encore les usages digitaux contraints par le responsive, nous sommes bien loin de cette éthique — et nous avons sans doute perdu une grande partie de la culture de l'image.

Quelques exemples © Henri Cartier-Bresson :

Jeanloup Sieff

France · 1933–2000

Sieff, pour moi, c'est l'archétype d'un temps révolu que j'aimais bien : le temps des belles œuvres en noir et blanc, aux tirages somptueux. Il passait avec aisance du portrait au reportage, de la mode au nu, jonglant entre le plus grand des classicismes et la fantaisie joyeuse d'un hédoniste joueur — mais toujours avec, en ligne de mire, la finalité d'un objet d'art : une épreuve noir et blanc magistrale. C'était une époque de légèreté, où l'on cultivait le goût du raffiné, du travail soigné, des compositions audacieuses et du souci esthétique.

Quelques exemples © Jeanloup Sieff :

Herman Leonard

États-Unis · 1923–2010

Je retiens de Herman Leonard des photographies vraiment intemporelles et iconiques : ses images des musiciens de jazz dans les clubs de New York. De petits lieux, mais par lesquels sont passées toutes les légendes du jazz. La lumière y est franche, et Leonard joue souvent du contre-jour, avec des images contrastées, superbement composées, où le clair-obscur devient la signature visuelle de l'univers du jazz. Peu de photographes peuvent se targuer d'avoir autant préempté l'esthétique visuelle et émotionnelle d'un pan entier de l'histoire.

Quelques exemples © Herman Leonard :

Annie Leibovitz

États-Unis · née en 1949

Les premières photos d'Annie Leibovitz ne m'ont pas immédiatement séduit. Elle utilisait la mise en scène pour retranscrire le caractère des célébrités du cinéma et des arts. Clint Eastwood en cow-boy ou Christo empaqueté, c'est sympa, mais cela me semblait anecdotique. Certaines images sortent pourtant du lot — Bette Midler au milieu des roses, Whoopi Goldberg hilare dans un bain de lait — et ses compositions font naturellement des couvertures fantastiques. Progressivement, ce sens de la mise en scène cinématographique lui permet de développer une lumière superbe, ultra léchée, et des compositions audacieuses : un mélange idéal pour le glamour des années 1990, mais aussi un support pour des images plus provocantes et engagées. Ses travaux plus dépouillés ne feront que renforcer cette maîtrise de la perception d'une personnalité et de l'expression picturale. Une masterclass de la photo de studio, dans tous les styles.

Quelques exemples © Annie Leibovitz :

Don McCullin

Angleterre · né en 1935

Don McCullin, c'est la découverte du reportage photo, du photojournalisme au sens le plus noble du terme. Il a couvert de nombreux conflits et ses images ont eu un impact novateur. C'est le photographe qui va au plus près de l'action, même quand c'est dangereux : une fascination extrême pour le sujet, jusqu'à prendre des risques inconsidérés. Il fait partie de l'action, il est au premier plan. De cette pratique, j'ai perçu l'intérêt des focales courtes, leur capacité à favoriser l'immersion, l'interaction et des compositions fantastiques.

Quelques exemples © Don McCullin :

Peter Lindbergh

Allemagne · 1944–2019

Peter Lindbergh a redéfini la photographie de mode : un noir et blanc franc, sans artifice, où la beauté naît du naturel plutôt que du maquillage. On lui doit une part de l'image des mannequins des années 1990, saisis comme des présences plutôt que comme des figures de papier glacé. Grain, lumière du jour, émotion vraie : ses images tiennent autant du cinéma que de la mode, et c'est cette humanité — cette manière de photographier des personnes avant des vêtements — qui m'a durablement marqué.

Quelques exemples © Peter Lindbergh :

Gérard Vandystadt

France · né en 1948

Gérard Vandystadt est un peu le pionnier de la photographie de sport. La découverte de ses photos fut une révélation : le sens de la composition, l'instant crucial, les couleurs… un hymne à l'émotion sportive, plus convaincant que les vidéos de l'époque.

Quelques exemples © Gérard Vandystadt :

Sebastião Salgado

Brésil / France · 1944–2025

Ce qui m'a plu chez Salgado, c'est bien sûr l'impact incroyable de ses tirages en noir et blanc. Il relate le travail pénible des hommes et les restitue dans leur environnement professionnel ; c'est ce rapport entre l'humain et son milieu qui, d'un point de vue photographique, m'a interpellé, et qui donne des compositions et des gammes de gris d'une force remarquable. Déserts, banquises, mines, forêts… ses images sont d'une esthétique saisissante. Photographe et photo-reporter engagé, unanimement reconnu comme humaniste, il occupe une place majeure. Je reste pour ma part plus réservé quant à certains aspects — mais c'est un autre sujet. Reste l'œuvre photographique, incontestable.

Quelques exemples © Sebastião Salgado :

Bruno Boissière DearCom — Montpellier